BERKELEY (G.)


BERKELEY (G.)
BERKELEY (G.)

Soucieux d’enrayer la marée montante du scepticisme induite par le progrès des sciences positives, Berkeley fut essentiellement un apologiste. Mais il fut aussi un authentique philosophe, dont l’ambition paradoxale était de définir, d’une façon à la fois nouvelle et traditionnelle, les rapports entre Dieu et les êtres finis. Selon lui, la distinction aristotélicienne, reprise par Locke, entre les «sensibles propres» et les «sensibles communs», autorisait les abstractions les plus déréglées; plus fondamentalement, les philosophies qui admettent entre le moi et le monde sensible un écran d’«idées», dont la nature restait incertaine, étaient à l’origine du scepticisme.

Berkeley est resté célèbre pour la formule selon laquelle «exister c’est être perçu». Pourtant, on ne peut s’en tenir à cette formule, sans risquer de simplifier une œuvre multiforme. Dire, à partir de là, que la pensée de Berkeley est un idéalisme dogmatique, cela revient à méconnaître de manière tenace ce que fut au juste la philosophie dans cette œuvre.

Le philosophe, le missionnaire et le médecin

Né à Thomastown, près de Kilkenny, le 12 mars 1685, Berkeley appartenait, par son père, à la petite noblesse anglo-irlandaise, récemment installée en Irlande. C’est sans doute le souvenir d’une mère originaire de ce pays qui le fait s’affirmer pourtant comme Irlandais dans ses Cahiers de notes personnelles. Il entre au collège de Kilkenny en 1694; puis en 1700 au Trinity College de Dublin, illustre maison où, par les soins de la famille Molyneux, l’Essai de Locke (1690) jouissait d’un prestige inégalé ailleurs. Berkeley est reçu bachelier ès arts en 1704. Il attendra ensuite une vacance de poste pour devenir, en 1707, chargé de cours (Junior Fellow ) au Trinity College. Pour obtenir la chaire souhaitée, il s’était consacré à des études ponctuelles en mathématiques (Arithmetica, Miscellanea Mathematica, Of Infinites ); il avait aussi réfléchi sur le temps et sur la vision; enfin, il avait, avec des camarades, discuté de la «nouvelle philosophie». Par là, on entendait alors celle de Descartes, ainsi que les prolongements et variations que désigne aujourd’hui encore le mot «cartésianisme». Mais, en 1707, c’est peut-être de la philosophie de Berkeley qu’il s’agit; celui-ci confiera à Percival avoir mûri une première hypothèse immatérialiste, dont on trouve trace dans les Cahiers et qu’il déclare avoir révisée à l’issue de discussions amicales. En 1709, Berkeley publie l’Essai pour une nouvelle théorie de la vision (N.T.V.), qui présentait la double originalité de critiquer l’optique géométrique et de poser les bases, non de l’immatérialisme stricto sensu , mais d’une métaphysique originale: l’hétérogénéité totale des données issues des différents sens faisait de la nature un langage référé à la stabilité relative des données tactiles.

En 1710, paraît à Dublin la première (et unique) partie du Traité des principes de la connaissance humaine ; l’objectif y était de montrer que la «substance matérielle», dont se réclament les érudits, n’existe pas. Diffusé à Londres, l’ouvrage reçut un accueil glacial ou ironique: Berkeley avait, disait-on, cherché à se faire valoir en cultivant le paradoxe, à moins qu’il ne fût tout simplement fou. Sans se décourager, Berkeley rédige une version «populaire» de cette première partie des Principes – les Trois Dialogues entre Hylas et Philonoüs , qu’il va lui-même faire publier à Londres en 1713. Chef-d’œuvre littéraire, ce nouveau livre cherchait plus nettement à mettre d’accord la philosophie et le sens commun. Mais en vain.

Visiblement déçu, Berkeley, qui s’était fait à Londres des relations parmi les lettrés (Steele, Addison, Pope, Swift), écrit quelques articles dans The Guardian : sans énoncer la moindre thèse immatérialiste, il part en guerre contre la libre pensée. Il prend aussi parti dans les questions politiques qui secouaient alors son pays (Passive Obedience , 1712; Advice to the Tories Who Have Taken the Oaths , 1715). Il semble avoir voulu mettre à distance les déboires de sa jeune carrière par deux voyages successifs en Italie (1714, 1716-1721). Sur le trajet de retour, il rédige à Lyon le De Motu , un opuscule qui, s’adressant à des lecteurs français, critique ouvertement l’espace, le temps et le mouvement absolus de Newton beaucoup plus que la «substance matérielle» des cartésiens. En 1724, il obtient la charge du diocèse de Derry et abandonne les fonctions universitaires. Mais il envisage les tâches ecclésiastiques qui désormais lui incombent à travers un projet missionnaire: affligé, en effet, par l’état des mœurs en Europe, il imagine de fonder un collège aux Bermudes, pour l’édification des colons américains et l’éducation des Indiens à la «vraie religion». Il expose officiellement son projet à Londres (A Proposal for the Better Supplying of Churches in our Foreign Plantations and for Converting the Savage Americans to Christianity , 1725). Si une ardeur généreuse lui vaut un soutien financier privé, l’effort entrepris pour obtenir une subvention du gouvernement reste d’une issue incertaine. Berkeley se marie en 1728 et s’embarque avec son épouse pour le Nouveau Monde.

Pour attendre l’argent qu’on lui a évasivement promis, il s’installe à Newport (Rhode Island), où il mènera une vie paisible, prêchant la tolérance devant les sectes les plus diverses. Parmi ses amis d’Amérique, on retient tout particulièrement S. Johnson, futur président de King’s College (Columbia University), avec lequel des conversations philosophiques amènent une fois encore Berkeley à mettre en question la valeur de l’immatérialisme, tel qu’il était connu par les écrits de 1710-1713. Ayant appris que la subvention espérée ne lui serait jamais versée, Berkeley regagne Londres en octobre 1731.

Il avait, durant le séjour à Newport, écrit l’Alciphron, ou le Petit Philosophe , dont la publication (1732) fit immédiatement grand bruit. En 1733, avec la Nouvelle Théorie de la vision défendue et expliquée , il reprend dans une perspective directement apologétique l’Essai de 1709. À Londres, où les polémiques autour du «petit philosophe» le retiennent, il publie successivement L’Analyste et la Défense de la libre pensée en mathématiques (1734-1735): après avoir critiqué la validité logique des procédures mises en jeu dans le calcul infinitésimal, il pouvait dire que les mystères religieux ont, sur les mystères mathématiques, le privilège de tabler sur l’autorité de Dieu et non sur le prestige de quelque savant. Nommé évêque de Cloyne en 1734, Berkeley se résout à rejoindre son évêché, qu’il ne quittera plus guère, se consacrant assidûment aux problèmes socio-économiques de l’Irlande (The Querist , 1735-1737). Ce dernier épisode de sa vie est surtout marqué par une tentative de lutte contre les épidémies qui faisaient rage alors. Ayant entendu parler d’un remède – l’eau de goudron – employé par les Indiens pour guérir la petite vérole, Berkeley en préconise un usage universel et publie, en 1744, la Siris . Cet ouvrage, où le passage graduel de considérations sur les vertus d’une panacée à une méditation sur l’échelle des êtres, est plus étrange pour nous qu’il ne le fut pour les contemporains de l’auteur. En 1752, Berkeley accompagne son fils à Oxford, où il meurt en janvier 1753 dans la quiétude d’une soirée familiale.

Le «détour» immatérialiste

Il faudrait aborder la lecture de Berkeley en oubliant le commentaire quasi officiel qui a cherché longtemps à réduire deux étonnements. Le premier étonnement tenait à la fascination exercée par le principe «exister, c’est être perçu», principe à partir duquel les lecteurs avaient conclu à un idéalisme solipsiste radical. Le second étonnement tient à la Siris , si différente des premières œuvres: quel rapport pouvait-on établir entre les Principes – intervention chirurgicale qui devait extirper la matière du langage des savants – et la Siris – petit traité de médecine et de chimie coiffé d’une cosmologie néo-platonicienne? L’hypothèse d’une évolution de Berkeley a semblé à certains une solution plausible: pour sortir de l’extravagance imputée à l’immatérialisme, Berkeley serait parti en voyage et serait revenu avec, dans ses bagages, un «platonisme» beaucoup plus traditionnel. D’autres commentateurs ont, au contraire, défendu la permanence de la «pensée de Berkeley», soutenant avec insistance que l’immatérialisme existait ne varietur , en surface ou en profondeur, dans toute l’œuvre. Or, que veut-on dire au juste quand on parle de la «philosophie de Berkeley» ou de son immatérialisme?

On peut affirmer que, chez Berkeley, la philosophie était une façon de faire l’école buissonnière dans la libre pensée. Il s’ensuit qu’on doit entendre par «philosophie de Berkeley » exclusivement l’immatérialisme, c’est-à-dire la démonstration de la non-existence de la matière, selon une double argumentation: 1. le mot «matière» est dépourvu de sens; 2. la notion de matière est contradictoire. Et, par «œuvre de Berkeley» on entendra, par contre, la totalité de ses écrits rapportés à leur visée principalement apologétique.

Ces définitions ne sont pas de l’ordre de la stipulation; car, si l’on reconnaît généralement que toute l’œuvre de Berkeley est au service d’une unique vérité – en Dieu nous vivons, nous nous mouvons et avons notre être –, on devrait reconnaître aussi que sa philosophie était un moyen au service des Écritures saintes. Or la fin ne justifie pas les moyens et les moyens ne peuvent être confondus avec la fin qu’ils servent. Tel fut, précisément, l’immatérialisme, qui, de l’aveu de Berkeley, était un «détour» (ambages , dit-il) dans la théorie, le langage et la libre pensée, de la part d’un prélat pour lequel le primat de la pratique, du silence et de l’humble soumission ne fait aucun doute. Au reste, le microscope avait fourni à Berkeley le modèle d’une méthode matérialisée dans un instrument: l’inspection rapprochée des objets au microscope devenant un examen minutieux du sens des mots. Or, en dépit de son utilité pour les savants, le microscope était inutilisable dans la pratique courante. Bien plus, c’était, pour Berkeley, un instrument «impie», qui détruisait l’expérience harmonieuse instituée par Dieu: celle de la connexion régulière des données visuelles et tactiles. De même, l’immatérialisme pouvait être à la fois utile et dangereux et il possède dans l’œuvre de Berkeley une place relative et limitée. Il convient de le reconnaître sans faire, par avance, de la Siris la grille de lecture de l’œuvre totale.

L’analyse des Cahiers de notes et de la Nouvelle Théorie de la vision montre que, avec les Principes de 1710, Berkeley ne forge pas ses premières armes contre le scepticisme: à la suite de Pierre Bayle, la première hypothèse immatérialiste soulignait que les arguments mis en œuvre par les «nouveaux philosophes» pour montrer la subjectivité totale des «qualités secondes» (vue, odorat, goût...) s’appliquaient tout aussi bien aux «qualités premières» telles que la figure, le mouvement, etc. Selon cette première tentative immatérialiste, la réalité se ramène d’ores et déjà aux «idées» que nous en avons; mais il restait possible qu’une substance matérielle, un inaccessible «quelque chose», demeurât hors de nous, coexistant avec Dieu même. Avec la seconde hypothèse immatérialiste, découverte en même temps que le principe selon lequel «exister, c’est être perçu», on passe à des questions plus radicales. Au lieu de s’en tenir à la valeur de vérité de nos perceptions, voici que Berkeley interroge le sens de nos descriptions : le langage par lequel nous décrivons la réalité est-il, comme on le reconnaît alors, en correspondance terme à terme avec des idées? Quel est plus précisément le sens des mots «chose», «substance», «existence»? Qu’est-ce, en définitive, que, pour un mot, avoir un sens? Par de telles questions, Berkeley était en son temps très original et c’est par ces questions qu’il intéresse, aujourd’hui encore, les philosophes de l’école analytique. Mais, dans l’Introduction publiée avec les Principes (à la différence de ce qu’on peut lire dans l’Introduction manuscrite), domine la thèse classique selon laquelle le sens d’un mot se tient dans une idée. Et, en 1710, lorsque Berkeley dit vouloir «lever le voile des mots», il ne tient pas encore compte de l’indispensable voile métaphorique à travers lequel le langage fait apercevoir l’indicible.

Que le mot «matière» n’ait pas de sens tient donc à ce que nous n’en avons pas d’idée. Mais, dès les Principes , Berkeley semble chercher à atténuer l’extravagance de thèses qui, telle l’intermittence de toute chose, suivent du principe «exister, c’est être perçu». En 1713, il fera quelques concessions à l’existence d’une Sagesse divine pour rendre compte de la création du monde sensible six jours avant celle de l’homme. Pourtant, ces concessions n’étaient pas un abandon de l’immatérialisme. Reste que, au terme de l’année 1713, cette «étrange philosophie» est délibérément passée sous silence, comme le confirme le De Motu , qui, des écrits précédents, ne conserve que l’élément le moins original – la dualité action / passion – et appelle sans discussions les choses des «choses» et non pas des «idées». Les vestiges mêmes des œuvres de jeunesse qu’on trouve dans l’Alciphron ne peuvent être mis au compte de la permanence de la «pensée berkeleyienne». Empruntée à la Nouvelle Théorie de la vision , l’hétérogénéité reconnue aux données visuelles et tactiles sert non plus à montrer l’existence d’un «langage de la nature», mais à démontrer l’existence de Dieu par celle d’un langage que Dieu nous parle à travers la création. Et, dans le «Dialogue VII», Berkeley revient à la doctrine du sens des mots qui était supposée par l’Introduction manuscrite. Désormais, la foi prévaut sur la raison et le pouvoir des mots sur leur sens.

Souvent objet de sarcasmes, de 1710 à 1732, l’immatérialisme avait parfois donné lieu à des discussions sérieuses mais privées, jusqu’à ce que le retour d’Amérique fasse rebondir les controverses. Aussi l’année 1733 marque-t-elle une date: d’une part, avec la publication d’une réfutation des Principes par A. Baxter; d’autre part, avec la réfutation de la doctrine du sens des mots incluse dans l’Alciphron par P. Browne. Baxter et Browne s’accordaient à dire que la critique de la substance matérielle reposait sur l’usage lâche du mot «idée», mis à la mode par Descartes, usage qui entraînait l’inexistence de toute substance. Pour répondre à cette objection majeure, Berkeley modifie et réédite ses œuvres de jeunesse en 1734. À cette date, le voile des mots n’est plus le fait d’encombrantes «notions abstraites»; il marque l’inévitable usage de métaphores par lequel les hommes s’évertuent à dire l’indicible et à parler des choses spirituelles et divines. Pour désigner les exigences non représentables concrètement de la pensée, le mot «notion» prend, en 1734, le relais de l’usage dangereusement relâché du mot «idée». Ce qui est au-dessus de la raison se voit, avec la «notion», assigner un statut: on peut parler de ce dont on n’a aucune idée; et, puisque ce qui est au-dessus de la raison ne lui est pas contraire, la «matière» est réhabilitée dans la Siris , où le consensus des philosophes anciens étaye le bon sens populaire pour faire de l’illusion réaliste un effet de la Providence de Dieu.

Voir autrement les choses avait été un moment, pour Berkeley, voir les choses en détail; mais c’était être dans l’impossibilité de communiquer cette vision à ceux qui voient les choses en gros. C’est pourquoi, comme la colonne d’eau décrite par Philonoüs monte jusqu’à une certaine hauteur, pour retomber dans le bassin d’où elle est issue, le voyage dans le libre examen entrepris pour défendre la foi chrétienne devait y revenir. L’immatérialisme, tout provisoire qu’il fût, reste pourtant le noyau vivant d’une œuvre qui nous intéresse au-delà des intentions divergentes de Berkeley comme philosophe et comme éducateur.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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